…..Tant qu’on n’aura pas morcelé la Russie, (…) la guerre mondiale ne pourra être considérée comme terminée. C’est en cela que réside l’essence du «problème russe»…..
Publié en 1922 , ce texte, classique de l’eurasisme, écrit par le Prince N.S. Troubetzkoï, conserve une tonalité extrêmement actuelle.
La «Restauration de la Russie», telle que se la dessinent les émigrés politiques russes, n’est autre qu’un miracle. Un beau matin, nous nous éveillons et apprenons que tout ce qui selon nous se produisait en Russie, n’était qu’un mauvais rêve, ou que tout cela s’évaporait d’un seul coup de baguette.
La Russie était à nouveau une grande puissance, crainte et respectée de tous, présentant les combinaisons politiques et économiques les plus attrayantes, et à laquelle il restait juste à se choisir librement la forme idéale idéale de gouvernement et ensuite à vivre joyeusement dans sa propre gloire et la crainte éprouvée par les ennemis. Quel miracle, n’est-ce pas?
On ne peut nier que des miracles, il en fut, il en est et il y en aura. Mais peut-on arriver à des miracles à l’aide de calculs politiques? Peut-on introduire le miracle en tant qu’élément, et de plus, nécessaire, dans la construction politique réelle? Il est en effet impossible de prédire un miracle; par définition, il est inattendu, antérieur à tout calcul. Lorsqu’un politicien réel, actuel, élabore des plans dans le futur, il ne peut prendre en considération que les possibilités réelles. S’il croit en la possibilité d’un miracle et veut être prudent, le plus qu’il puisse faire est en tous cas de réfléchir à la façon de réagir si à l’un ou l’autre moment intervenait un miracle plutôt qu’une possibilité réelle. C’est tout. Mais le politicien qui ne se limite pas aux possibilités réelles et pense son plan exclusivement en fonction d’un miracle, on peut difficilement le qualifier de «réel». La vraie question est de savoir ce qu’il entend par «politique». Et nos politiciens de l’émigration sont du même acabit.
Les possibilités réelles ne les intéressent pas du tout. C’est comme s’ils ne les remarquaient même pas. La restauration miraculeuse de la Russie leur paraît être l’alpha et l’oméga, l’invariable objectif et point de départ de tous leurs plans, projets et conceptions. Cette aveugle conviction de inéluctabilité du miracle serait compréhensible, s’il s’agissait d’une quelconque question de mystique. Mais il s’agit ici d’actions très concrètes, construites positivement. Qu’est-ce donc que cela? Une cécité qui revient à refuser de voir les faits réels ou la crainte de regarder en face cette évidence?
Il est une vérité, admise plus ou moins par tous. La guerre, la révolution et les expérimentateurs bolcheviques ont conduit la Russie à une telle ruine économique, qu’il ne sera possible de s’en extraire que progressivement, au cours d’une longue période et sous la condition d’une aide ininterrompue, active et énergique de l’étranger.
Pensant avant tout à se préserver lui-même, le pouvoir soviétique est parvenu à créer ce régime, sous lequel la population affamée et désarmée est capable, au mieux, de petites mutineries locales, maîtrisées partiellement par la force et partiellement par implosion suite à un système habile de propagande et de provocation. Tout mouvement anti-bolchevique d’envergure n’est imaginable sans le soutien actif et sérieusement organisé de l’étranger. L’affaiblissement volontaire du régime soviétique n’est possible que pour autant que le pouvoir soviétique reçoive la garantie de son inviolabilité d’une quelconque manière, par exemple un accord ferme et fiable avec des étrangers, sans l’aide de qui le renversement de ce pouvoir est impossible. Ainsi, l’établissement en Russie de conditions de vie tolérables, satisfaisant la sécurité et les besoins matériels de la population est possible uniquement à condition d’une aide, d’une intervention étrangère.
Avec l’appellation d’étranger, on fait bien entendu référence à ces «grandes puissances» qui ont mené la guerre mondiale. Qui sont-elles? Nous le savons, maintenant. La guerre a été lavée de blanc et rendue éclatante par la civilisation romano-germanique si humaine, et maintenant les descendants des anciens germains et gaulois montrent au monde leur vrai visage, le visage d’un animal sauvage grinçant les dents. Cet animal, c’est la vraie «politique réelle». Elle ne ressemble pas à nos «représentants officiels», ne croit pas en les miracles et se rit des idées. Il faut lui donner une proie, de la nourriture, en grande quantité et saveur. Et si on ne lui en donne pas, elle se sert ; elle a la technique pour cela, et la science, et la culture, et surtout, des fusils et des tanks.
Voilà ces étrangers, sans l’intervention desquels la «restauration de la Russie» est impossible. Ils ont combattu les uns contre les autres pour la domination du monde. Il fallait diviser le monde ou le donner tout entier au vainqueur. Mais on ne parvint ni à l’une, ni à l’autre de ces possibilités.
L’immense Russie, représentant un sixième du monde, demeurait «à personne». Tant qu’on n’a pas morcelé la Russie, ou qu’on ne l’a offerte à un des fauves romano-germaniques, la guerre mondiale ne peut être considérée comme terminée.
C’est en cela que réside l’essence du «problème russe» pour les «romano-germains». Ils regardent la Russie comme une colonie potentielle. La taille démesurée de la Russie ne les émeut pas.
L’Inde a une population supérieure à celle de la Russie, et cependant, les Anglais ont mis complètement la main dessus. L’Afrique dépasse la Russie en taille et cependant, elle a été répartie entre quelques puissances romano-germaniques. Il doit en être de même de la Russie. En Russie, on cultive ceci et cela, en Russie on trouve tels minerais. Sur ce territoire vit une population, mais ce n’est pas important, les ethnologues s’en occuperont. Pour les politicien, le territoire surtout est intéressant, la population qui y demeure l’est seulement en sa qualité ouvrière.
Est-il possible d’imaginer que ces étrangers aident la Russie à se relever, à tenir sur ses jambes et ensuite s’inclinent aimablement et se retirent? Il est possible de brosser un tel tableau, pour autant que ce soit de l’ordre des miracles, mais dans l’ordre des possibilités réelles et vraisemblables, il faut admettre qu’un tel retournement des choses est absolument exclu.
Ces puissances romano-germaniques qui accorderont de l’aide à la Russie et qui en accorderont de façon durable, car c’est d’une aide prolongée dont elle a besoin, ne le font pas pour des motifs philanthropiques, mais s’efforceront de présenter les choses de façon à ce qu’en échange de leur aide ils reçoivent la Russie en tant que colonie.
Pour l’instant, il est difficile de prédire laquelle des puissances romano-germaniques remplira ce rôle. Sera-ce l’Angleterre, l’Allemagne, l’Amérique ou un consortium de puissance qui divisera la Russie en sphères d’influence?
La seule chose qu’on puisse affirmer avec certitude, c’est qu’il ne peut être question d’intégrer purement et simplement la Russie dans une de ces puissances, ni de l’inclure dans son entièreté dans la liste des possessions coloniales de l’une ou l’autre. On mettra la Russie à l’ombre, à l’aide d’une autonomie factice dans laquelle sera planté un gouvernement inconditionnellement soumis à l’étranger et qui jouira des mêmes droits que les gouvernements de Boukhara, de Siam ou du Cambodge.
Il importera peu qu’il s’agisse d’un gouvernement socialiste-révolutionnaire ou cadet, bolchevique, d’Octobre, ou de droite, l’important c’est qu’il sera factice.
Voilà la perspective réellement possible, qui se dessine sous un regard impartial porté sur la situation qui prévaut. La restauration de la Russie est possible uniquement au prix de la perte de son autonomie.
En tant que politiciens accomplis, les bolcheviques ne peuvent ignorer l’inéluctabilité du joug étranger. Toute la politique des étrangers à l’égard de la Russie Soviétique en général se résume à leur souhait de faire des bolcheviques un gouvernement soumis tel que nous venons de l’évoquer. Tantôt les bolcheviques jouent à qui perd gagne, tantôt, ils desserrent l’étreinte. Grâce à cela, le processus s’éternise.
Sans aucun doute, il est plus intéressant pour les étrangers «d’apprivoiser» le pouvoir soviétique que le renverser et le remplacer par un nouveau. Ils procéderont au renversement décisif des bolcheviques seulement quand ils seront convaincus qu’il est impossible d’apprivoiser ces derniers.
Voilà pourquoi, par sa tactique ambiguë, le pouvoir soviétique gagne du temps. Toutefois, même avec le processus qui s’éternise, le pouvoir soviétique est placé devant deux perspectives : soit il se transforme en gouvernement soumis aux étrangers, comme le gouvernement du Cambodge ou de Boukhara, soit, il s’en va et cède sa place à un gouvernement soumis, formé par les représentants d’autres partis. Si les bolcheviques considèrent néanmoins qu’il leur est favorable de faire traîner le processus, c’est qu’ils croient encore en un «ultime coup», la fameuse révolution mondiale.
La révolution mondiale, la révolte communiste dans tous les pays romano-germaniques, est la seule chose qui puisse sauver le pouvoir soviétique de la chute ou de la soumission aux dirigeants «bourgeois» de l’Occident.
Il est difficile de dire dans quelle mesure est fondé cet espoir de nos bolcheviques en cette révolution mondiale. On dirait que pour l’instant, tout se passe bien dans les pays romano-germaniques et que le mouvement ouvrier y soit canalisé de façon à ne pas présenter de danger.
Mais il est tout à fait impossible de savoir si cette situation est stable, si elle ne peut changer soudainement, surtout au cas où la situation internationale tendue dégénère à nouveau en conflit armé. La réponse à cette question nécessite de disposer de nombreuses données factuelles que personne ne possède, excepté ces bolcheviques russes qui concentrent entre leurs mains les informations concernant la préparation de la révolte communiste dans tous les pays du monde. Il est évident que lorsque ces mêmes bolcheviques prédisent avec conviction la révolution mondiale, il ne faut pas s’y fier inconditionnellement car ils peuvent être seulement en train de se consoler eux-mêmes. Il n’existe toutefois aucun fondement permettant de rejeter leur affirmation.
Pour nous il est important de savoir si la révolution mondiale occasionnera un changement essentiel aux perspectives qui, comme on l’a dit ci-avant, se dessinent pour la Russie. Si les bolcheviques attendent le salut de cette révolution, c’est que le danger principal qu’ils voient du côté des étrangers n’est pas l’asservissement politique et économique de la Russie, mais une tutelle des dirigeants «bourgeois» romano-germains qui empêcherait le pouvoir soviétique russe de réaliser pleinement en Russie le système communiste idéal.
Évidemment, un tel «danger» serait écarté par une révolution mondiale. Mais pour nous, non-communistes, l’annihilation du système communiste ne présente absolument aucun «danger». Seule nous intéresse la question suivante :
la condition d’une révolution mondiale permettra-t-elle d’écarter le danger d’un asservissement de la Russie par les étrangers. Et à cette question, on ne peut répondre que par la négative.
Le communisme et le socialisme sont les rejetons de la civilisation romano-germanique. Ils présupposent des conditions déterminées en matière de caractéristiques sociales, économiques, politiques et techniques, qui sont présentes dans tous les pays romano-germaniques, mais pas dans les pays «arriérés», c’est à dire qui ne parviennent pas à ressembler en tous points aux pays romano-germaniques.
Si la révolution communiste vient à se produire dans le monde entier, il ne fait aucun doute que les États communistes les plus modèles, les plus parfaits seront ces pays romano-germaniques qui se trouvent aujourd’hui «à la pointe du progrès».
Ils continueront à «donner le ton» et à occuper une position dominante. La Russie «arriérée», dilapidant se dernières forces dans une tentative de réaliser le socialisme dans des conditions les plus défavorables et en l’absence des nécessaires prémisses socio-économiques et techniques, se retrouvera dans une totale soumission vis-à-vis de ces États communistes «d’avant-garde» et subira de leur part une exploitation des plus effrénée.
Si aujourd’hui, la population de Russie souffre et vis dans la misère essentiellement parce qu’une énorme part des richesses nationales est perdue dans la propagande communiste au-delà de nos frontières, et dans le soutien des mouvements ouvriers étrangers, qu’en sera-t-il lorsque ce sera au moyen de la sueur et du sang des ouvriers et paysans russes que sera soutenu et renforcé le bien-être des États communistes modèles d’Europe, quand les «experts» qui dirigeront l’exploitation des «arriérés», des «indigènes pourvus d’une conscience limitée» seront des représentants de ces mêmes États communistes modèles?
Ainsi, la révolution mondiale ne change absolument rien aux perspectives lugubres qui attendent la Russie. En l’absence de cette révolution, la Russie deviendra une colonie des pays bourgeois romano-germaniques. A la suite d’une telle révolution, une colonie de l’Europe communiste. Mais colonie, en tous cas elle sera, dans l’une ou l’autre combinaison. Elle est tournée pour toujours, la page de l’histoire, sur laquelle il est écrit :
«Russie, grande puissance européenne». Dès maintenant, la Russie est entrée dans une période nouvelle de sa vie, l’époque de la perte de son indépendance. L’avenir de la Russie est celui d’un pays colonial, comme l’Inde, l’Égypte ou le Maroc.
Voilà l’unique réelle possibilité concernant le futur de la Russie. Toute politique réelle devra tenir compte de cette possibilité, si aucun miracle ne se produit.
L’entrée de la Russie dans la famille des pays colonisés se déroule sous de favorables auspices. Ces derniers temps, le prestige des romano-germains est notoirement à la baisse dans les colonies. Partout, les méprisables «indigènes» se mettent sans cesse à relever la tête et affirment leur critique vis-à-vis de leurs maîtres. Bien sûr, la faute en revient aux romano-germains. Pendant la guerre mondiale , chacun mena sa propagande dans les colonies des autres, ainsi ils se discréditèrent les uns les autres aux yeux des «indigènes».
Ils enseignèrent à ceux-ci les choses de la guerre et les emmenèrent au front se battre contre d’autres romano-germains, accoutumant les indigènes à la victoire sur la «race des seigneurs». Ils favorisèrent l’apparition chez les «indigènes» d’une caste d’intellectuels à l’éducation européenne et de plus, ils montrèrent à ces intellectuels le vrai visage de la culture européenne, vis-à-vis duquel il est impossible de ne pas éprouver de la déception. Quoiqu’il en soit, nous sommes maintenant, dans de nombreux pays colonisés,en présence d’une aspiration à se libérer du joug romano-germanique.
Et si dans certains de ces pays, cette aspiration se manifeste à travers des soulèvements armés irréfléchis et faciles à réprimer, dans d’autres, on observe les signes de mouvements plus sérieux, profondément nationalistes. C’est comme si dans les brumes lointaines s’ouvrait la perspective de la future libération de l’humanité opprimée par le joug des rapaces romano-germaniques.
On sent que le monde romano-germanique vieillit, et que ses vieilles dents usées seront bientôt incapables d’arracher et de mâcher les morceaux tentants des colonies asservies.
Dans de telles conditions, l’entrée d’une nouvelle colonie parmi les pays colonisés, l’immense Russie, habituée à être indépendante et à considérer les États romano-germaniques comme des valeurs égales à elle-même, pourra faire fonction de détonateur en matière d’émancipation du monde colonisé vis-à-vis de l’oppression romano-germanique.
La Russie pourrait d’emblée prendre la tête de ce mouvement mondial. Et il faut bien admettre que les bolcheviques, qui, par leurs expérimentations, ont finalement mené la Russie à l’inévitable sort d’une colonie de l’étranger, ont de même préparé la Russie à occuper son nouveau rôle historique de meneur du mouvement visant à libérer du joug romano-germanique le monde colonisé.
Menant leur propagande communiste parmi les «asiates», dès le début, les bolcheviques furent confrontés à un phénomène général. En l’absence des conditions sociales nécessaires, dans les pays asiatiques, les idées purement communistes suscitèrent une popularité très limitée. En revanche, le sermon dirigé contre les romano-germains et la culture romano-germanique rencontra un vif succès.
La propagande communiste fut accueillie comme un discours national contre les européens et leurs suppôts. Par «bourgeois», on entendait soit les marchands, ingénieurs, et fonctionnaires européens, qui exploitaient les indigènes, soit les intellectuels indigènes européanisés, qui avaient adopté la culture européenne, s’habillaient à l’européenne et avaient perdu le lien avec leur peuple natal.
Les bolcheviques étaient plutôt satisfaits de cette confusion, utilisant à leur profit le mécontentement des masses importantes de la population d’Asie. Mais en tant que communistes et internationalistes, ils ne pouvaient encourager cette compréhension erronée de la propagande communiste et permettre qu’elle soit intégrée à la base théorique et mûrement réfléchie du mouvement nationaliste. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui dans la majorité des pays asiatiques, les choses ne dépassent pas ce malentendu sur base duquel des éléments communistes et marxistes s’unissent à des éléments de misonéisme, d’europhobie et de nationalisme, dans un mélange bizarre et informe.
Et l’affaire était conclue. Dans la conscience d’une part significative des «asiates», les bolcheviques, et avec eux la Russie, étaient fermement associés aux idées de libération nationale et de protestation à l’encontre des romano-germains et de la civilisation européenne.
C’est ainsi qu’on voyait la Russie en Turquie, en Perse, en Afghanistan, en Inde, et partiellement en Chine et dans d’autres pays d’Asie orientale. Et ce regard prépare le rôle futur de la Russie, non pas de la Russie en tant que grande puissance européenne, mais en tant qu’immense pays colonisé, s’étant mis à la tête de ses pays frères d’Asie dans la lutte contre les romano-germains et la civilisation européenne.
L’unique espoir de salut de la Russie réside dans l’issue victorieuse de cette lutte. A une époque antérieure, alors que la Russie était encore une grande puissance européenne, on pouvait dire que les intérêts de la Russie correspondaient ou divergeaient de ceux de tel ou tel État européen. Maintenant de telles considérations n’ont plus aucun sens.
Les intérêts de la Russie sont désormais indissolublement liés à ceux de la Turquie, de la Perse, de l’Afghanistan, de l’Inde, et peut-être de la Chine et d’autres pays d’Asie. «L’orientation asiatique» est devenue la seule possible pour les nationalistes russes contemporains.
Mais si la conscience d’une partie significative de la population des pays asiatiques est prête à accepter la Russie dans son nouveau rôle, la conscience de la Russie même n’y est pas prête du tout.
L’intelligentsia russe dans sa grande majorité continue à tendre servilement vers la civilisation européenne, à se considérer comme une nation européenne, à la traîne naturellement ,derrière les romano-germains, et rêve de ce que la Russie soit en tous points culturellement équivalente aux pays romano-germaniques actuels. Le souhait conscient de se distinguer de l’Europe est l’apanage de quelques rares personnes.
Si une partie de nos réfugiés et émigrés éprouvent de la déception à l’égard des français et des anglais, dans la plupart des cas il s’agit de reproches personnels à l’égard d’«alliés» de la part desquels ils ont du subir toutes sortes d’insultes et d’humiliations à l’époque de l’évacuation et au cours de leur existence dans les camps de réfugiés.
Aujourd’hui, cette déception à l’égard des «alliés» se transforme en une idéalisation outrancière des allemands. Ainsi, les intellectuels russes demeurent tout de même dans l’orbite de l’admiration envers les romano-germains (d’une manière ou d’une autre) et la question d’une approche critique de la culture européenne n’est pas d’actualité pour eux.
Dans de telles conditions, le joug étranger peut s’avérer fatal pour la Russie. Une partie significative de l’intelligentsia russe, adulant les romano-germains et considérant leur patrie comme un pays arriéré qui aurait beaucoup à apprendre de l’Europe, iront sans aucun remord de conscience se mettre au service des asservisseurs étrangers et contribueront, non par crainte, mais par conviction à l’asservissement et l’avilissement de la Russie.
Ajoutons à cela que dans un premier temps, l’arrivée d’étrangers sera associée à un certain allègement des conditions matérielles de vie. Ensuite, extérieurement l’indépendance de la Russie ne semblera pas être affectée.
Et finalement le gouvernement russe, fictivement autonome, inconditionnellement soumis à l’étranger, sera sans aucun doute complètement libéral et progressiste. Tout cela, l’essence des choses étant jusqu’à un certain point cachée à certaines portions des masses petite-bourgeoises, facilitera, dans la conscience des intellectuels russes inféodés aux étrangers qui asservissent la Russie, leur auto-justification et leurs petites affaires.
Et sur cette voie, il est possible d’aller loin. Au début, ce sera l’aide commune, avec les étrangers, aux populations affamées, ensuite, le service (bien entendu, dans des rôles subalternes) dans les bureaux des concessionnaires étrangers, à la direction, étrangère, de la «Commission de contrôle de la dette russe», et après, dans les services du contre-espionnage étranger, etc.
Cette activité au service des étrangers n’est pas si dangereuse en soi et ne méritera pas d’être condamnée car dans de nombreux cas, elle sera tout simplement inévitable. Plus pernicieux, bien sûr, sera le soutien moral à la domination étrangère. Toutefois, compte tenu de l’état d’esprit actuel de l’intelligentsia russe, il faut reconnaître que cette aide de la part de nombreux intellectuels sera sans aucun doute fournie. Voilà le plus terrible.
Si le joug étranger est soutenu moralement par la majorité de l’intelligentsia russe, continuant à tendre vers la culture européenne et voyant en elle un modèle et un idéal inconditionnel qu’il convient de suivre, alors, jamais la Russie ne parviendra à se débarrasser du joug étranger et à accomplir sa nouvelle mission historique :
libérer le monde de la domination des pillards romano-germaniques. La réalisation de cette tâche ne sera possible que si, dans la conscience de la société russe toute entière se produit un revirement net vers la dissociation spirituelle à l’égard de l’Europe, le soutien de son autonomie nationale, l’aspiration à une culture nationale autonome et le rejet de la culture européenne.
Si un tel revirement vient à se produire, la victoire est assurée, et il ne faudra craindre aucun service aux étrangers, aucune soumission physique aux romano-germains. S’il ne se produit pas, une chute honteuse et définitive attend la Russie.
Nous avons examiné les perspectives qui s’ouvrent à la Russie. Que doivent faire aujourd’hui les russes qui ont soif d’action et qui espèrent une aide de quelque sorte si pas à la Russie actuelle, à celle de demain? Quelle doit être leur mission?
Le monde peut-il contribuer à renverser le pouvoir soviétique et à restaurer la situation économique de la Russie ? Nous savons déjà que l’un et l’autre ne sont possibles que moyennant l’asservissement de la Russie par l’étranger.
Qu’est-ce qui peut accélérer cet inévitable processus ? Faire volontairement entrer des étrangers en Russie ? Tout d’abord, aucun politicien conscient des réalités ne lèvera la main en faveur de ce genre de chose. Ensuite, que signifie «introduire des étrangers» ? Les étrangers y entreront quand ils considéreront que cela leur sera commode et profitable et y procéderont en fonction de leurs calculs pratiques.
Les prières des émigrés russes n’accéléreront pas les choses ; les étrangers n’agissent pas par philanthropie, mais au nom de leurs intérêts. Ils n’entreront en Russie que s’ils parviennent à se protéger des conséquences désagréables de cette démarche, des complications internationales au sujet du partage des terres de «l’héritage russe», ou de poussées révolutionnaires sur leurs arrières.
Tant que ne sera pas identifiée une méthode permettant d’intervenir sans danger en Russie, les efforts des émigrés ne mèneront à rien. Mais lorsqu’elle aura été identifiée par les politiciens réalistes de l’une ou l’autre puissance romano-germanique, l’intervention aura lieu sans nécessiter aucune pression de la part de l’émigration russe. Cela signifie qu’en cette matière, l’émigration russe est impuissante et toute activité en ce sens ne pourra que susciter une agitation inopportune.
Nous préparer à participer à l’appareil de gouvernement de la Russie «relevée» et «libérée du pouvoir soviétique» ? Nous savons bien à quoi ressemblera cet appareil :
extérieurement, ce sera le vrai pouvoir en Russie, mais dans les faits, ce sera l’exécutant de la politique coloniale étrangère. A qui pourrait-il sourire de travailler dans un tel appareil ? A de petits ambitieux avides d’attributs du pouvoir, fut-il fictif ? Ou à des aventuriers sans scrupules, rêvant d’assurer leur prospérité personnelle, fut-ce au prix de leur propre disgrâce et de la chute de leur patrie ? Des gens pareils, il y en a toujours eu, il y en a et en aura toujours.
Ce n’est bien sûr pas pour eux que nous écrivons tout ceci. Laissons-les se préparer à leur futur travail, on ne pourra les en empêcher. Mais que tous les autres ouvrent les yeux et les voient tels qu’ils sont, que tous sachent qu’il s’agit de traîtres.
Par ailleurs, outre les traîtres, on peut trouver des gens honnêtes, idéalistes, qui veulent entrer dans le futur gouvernement russe, favorable à l’étranger, et à l’aide d’un travail opiniâtre combiné à un profond machiavélisme, sortir la Russie du joug étranger.
L’image d’Ivan Kalita peut être pour ces personnes idéalistes, l’étoile qui montre le chemin, lui qui œuvra avec méthode et persévérance à rassembler les éléments de la Russie, à cette époque humblement soumis à la Horde. Mais Ivan Kalita était un prince autonome, ne dépendant d’aucun organe collectif et d’aucun collège dans ses décisions.
Les Tatars n’étaient pas pendus à ses basques en qualité de délégués ou de commission de contrôle. Ils passaient de temps en temps percevoir le tribu convenu et partaient sans s’attarder, laissant à leur tributaire toute liberté d’action. La situation de l’honnête homme russe sous le futur gouvernement asservi aux romano-germains sera beaucoup plus pénible.
Il devra partager le pouvoir avec un «cabinet», constitué des philanthropes et aventuriers dont questions ci-dessus, chacun d’entre eux prenant plaisir à éjecter ses collègues, les discréditant aux yeux des tout puissants étrangers. Ceux-ci suivront inexorablement et avec vigilance, par l’intermédiaire de leurs représentants et espions, les activités du gouvernement. Dans un tel climat, comment un nouvel Ivan Kalita pourrait-il agir de façon productive? Mais l’essentiel, il faut le souligner, c’est que de telles activités, en l’absence de tout soutien moral de l’étranger dans la société, sont par avance vouées à un échec total.
Il reste la préparation du travail purement technique de remise en état des moyens de transport et d’échange de marchandises, la remise en ordre des finances, etc. A perspective inchangée, ces activités se dérouleront sous la direction des étrangers. Une telle perspective rend cette tâche technique profondément odieuse. Car tout le travail aura lieu dans une étroite collaboration avec l’étranger et sera immanquablement orienté de façon à établir la Russie dans les conditions de pays colonisé.
Tant que la perspective de cette nouvelle phase de l’existence de la Russie ne se dresse pas réellement devant la conscience des honnêtes russes, ou tant que le problème posé par cette perspective sera éludé, les réflexions au sujet du travail technique de redressement de différents aspects de la vie russe paraîtront naturelles et ne susciteront aucune résistance interne, bien qu’elles fussent coupées de toute perspectives réelles.
Précisément en vertu de cela, elles deviendront une sorte de rêve stérile. Mais quand il sera clair que le travail ne sera pas destiné à rélever miraculeusement la Russie en tant que grande puissance, mais d’en faire un pays colonisé, les bras viendront à manquer, et plus personne ne voudra réfléchir aux travaux techniques.
Bref, toute forme d’activité politique et même apolitique contribuant à la restauration de différents aspects de l’existence de l’État russe est fermée aux émigrés, car elle serait clairement inopportune. De cela il ne s’en suit absolument pas que les émigrés russes puissent s’abandonner à l’indolence, la conscience tranquille, ou encore se vouer entièrement à leurs affaires personnelles, oubliant la Russie.
Au contraire, les perspectives d’avenir de la Russie, telles que nous venons de les esquisser sont telles qu’aucun russe qui en prend conscience ne peut demeurer en paix. Au contraire, l’activité de l’intelligentsia russe, et en particulier celle de l’immigration russe, doit suivre un cours tout à fait différent de ce qu’il a été jusqu’à ce jour.
Nous avons déjà indiqué plus haut que l’avenir de la Russie, asservie aux étrangers dépendra de la faculté de l’intelligentsia russe de réagir à l’emprise étrangère par une résistance spirituelle adéquate.
Nous avons souligné que cette résistance nécessitait un revirement radical de l’état d’esprit et de la conscience dans la société russe, car l’intelligentsia russe actuelle, avec sa psychologie, n’est en mesure d’offrir aucune résistance spirituelle aux étrangers.
Ceci indique clairement le sens de l’activité de l’émigration russe. Le centre de gravité doit être déplacé du domaine de la construction d’une architecture d’État et du travail politique vers celui de l’élaboration d’une conception du monde, de la création et du renforcement d’une culture nationale propre.
Nous devons admettre la pensée que le monde romano-germanique et sa culture sont nos pires ennemis.
Nous devons impitoyablement renverser et fouler aux pieds ces idoles empruntées à l’Occident que sont ses idéaux et préjugés sociaux qui ont jusqu’ici orienté les pensées de notre intelligentsia.
Libérant nos raisonnements et notre perception du monde des œillères occidentales qui les conditionnent, nous devons puiser en nous-mêmes, au plus profond du trésor des éléments spirituels nationaux russes, ce qui permettra la création d’une nouvelle conception du monde.
C’est dans cet état d’esprit qu’il convient d’éduquer la génération montante. En même temps, libérés complètement de l’admiration envers les idoles de la civilisation occidentale, nous devons travailler sans retenue à la création d’une culture nationale propre, qui, découlant de la nouvelle conception du monde, établirait les fondements de celle-ci.
Dans cette œuvre colossale, aux dimensions universelles, il y a place pour chacun, pas seulement pour les théoriciens, les penseurs, les artistes et les scientifiques, mais pour les techniciens, les spécialistes, et aussi les gens normaux. Une exigence commune s’impose à tous : le changement radical de conception du monde.
La tâche dont il s’agit est réelle et vitale, pour toute l’intelligentsia russe. Tant qu’elle ne sera pas accomplie, la Russie ne pourra se libérer de l’esclavage. Aujourd’hui, certains esprits se sont mis au travail vers l’accomplissement de cette tâche, mais c’est encore peu, il faudrait que cela devienne l’œuvre de tous.
Bien sûr, de par son essence, cet ouvrage devrait être entrepris principalement en Russie soviétique. Il semble que ce soit le cas. Du moins, des lettres privées qui en émanent portent le témoignage de profonds changements et d’énormes mutations dans la conception du monde des gens eux-mêmes et d’une soif de création s’exprimant dans un esprit résolument nouveau. Mais ces missives témoignent aussi de ce que tout ce travail est réprimé et étranglé.
Les bolcheviques veulent imposer coûte que coûte leur propre vision du monde, grossièrement élémentaire, vétuste et incapable de satisfaire ceux qui réfléchissent. Craignant toute apparition d’un courant de pensée libre, ils empêchent la propagation d’idées ne s’intégrant pas au schéma marxiste et ralentissent d’autant plus la renaissance intellectuelle et morale de l’intelligentsia russe. Ayant leur conception très précise de ce que doit être la culture de tout État communiste, ils tentent d’écraser à la racine toute tentative créatrice de culture nationale.
Ces conditions défavorables, prévalant en Russie Soviétique, confèrent une signification et une importance particulière au travail de l’émigration russe. La censure soviétique ne pèse pas sur nous, les émigrés. On n’exige pas de nous que nous soyons obligatoirement marxistes. Nous pouvons penser, dire et écrire ce que nous voulons. Et si dans l’un ou l’autre pays où nous sommes provisoirement établis certaines de nos pensées viennent à attirer sur nous la répression, nous pouvons déplacer notre résidence.
Voilà pourquoi notre dette consiste en l’accomplissement de ce gigantesque travail culturel, qui est confronté, là-bas en Russie, à des obstacles souvent insurmontables. Cette mission est incommensurablement plus importante que ces querelles et agitations politiques insignifiante qui empêche pour l’heure une action commune.
Et si l’émigration russe veut vraiment gagner une place d’honneur dans l’histoire de la Russie, elle doit rejeter tout ce jeu politique indigne et s’employer à reconstruire une culture spirituelle. Dans le cas contraire, les futurs historiens seront en droit d’apposer sur l’émigration russe le sceau d’une lourde sentence.
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