Le 29 janvier 2014 fut mis en ligne sur le site Internet du Club d’Izborsk un long rapport intitulé « Les Perspectives d’un Espace économique unique et de l’Union eurasiatique », et signé par Sergueï Yourievich Glaziev, économiste, conseiller du Président Poutine et membre du Club d’Izborsk.

La traduction des 30 pages du rapport n’aurait sans doute pas trouvé sa place sur le présent site malgré leur intérêt incontestable. Vous pourrez toutefois lire une série d’extraits ci-dessous, qui vous permettrons de vérifier l’importance stratégique de l’Union Eurasiatique pour la Russie et la position adoptée en cette question par un représentant très en vue du courant conservateur.

Les Perspectives d’un Espace économique unique et de l’Union eurasiatique.

La récente réplique du Président de Russie à la phrase habituelle concernant la situation géographique favorable de la Russie en matière de transit, entre l’Occident et l’Orient témoigne d’un retournement des coordonnées admises par le système. V.V. Poutine a dit :

«Ce n’est pas la Russie qui se trouve entre l’Occident et l’Orient. Ce sont l’Occident et l’Orient qui se trouvent à gauche et à droite de la Russie».

Cela signifie qu’elle est terminée, l’époque de l’auto-amoindrissement de la Russie après la catastrophe de l’effondrement de l’URSS. En tous cas, la direction de la Russie considère celle-ci en tant que centre de sa géopolitique, rétablissant la tradition de Grande Puissance.

Cette tradition revêtit des sens différents selon les époques. Pour l’Empire Russe, Moscou était la troisième et dernière Rome, établie selon la Providence divine et octroyant protection aux différents peuples. L’URSS se déterminait en tant que rempart du système socialiste mondial et fut source d’espoir pour des centaines de millions d’êtres parmi les nations et couches sociales opprimées. Le sens de la géopolitique actuelle de la Russie naît au sein du processus d’intégration eurasienne.

L’intégration au sein de l’Union économique eurasienne ne signifie pas seulement coopération, dispositif réciproque, collaboration, économies nationales unies, internationalisation de la vie économique, mais aussi restauration, réparation d’une certaine unité; il s’agit d’une intégrité nouvelle. Elle requiert de nouvelles idées unifiantes. Le fondement de l’idéologie eurasiste fut établi voici plus d’un siècle par les travaux de N.S. Troubetskoï. Réfléchissant à l’idée unifiante qui pourrait rassembler de nouveau les terroirs de notre grand pays après ce qu’il évaluait en 1927 comme l’inévitable krach du régime communiste, il écrivait :

«L’eurasisme ne partage pas l’idéalisation du passé pré-révolutionnaire, et rejette catégoriquement la doctrine athée, matérialiste et socialiste du bolchevisme.

Néanmoins, il essaie de ressentir, à travers le voile du manteau rouge drapant la Russie, le cœur vivant de la Russie, de percevoir les changement de l’organisme vivant Russie ». De façon surprenante, après quasiment un siècle, sa prophétie se réalise sous nos yeux. Ce sont précisément les racines historiques communes, de même que des liens séculaires de coopération économique, qui deviennent la base idéologique de l’intégration eurasienne.

A la différence de l’expérience historique passée, d’intégration dans le cadre d’un seul État doté d’un système politique fort et autoritaire, l’actuelle intégration eurasiatique ne dépasse pas la création d’un espace économique unifié, dans des conditions mutuellement avantageuses et sur base volontaire.

C’est la simple idée de survie et d’union des potentiels économiques en vue d’augmenter la compétitivité qui joue le rôle de facteur fondamental d’intégration. Elle devra se développer, à l’avenir, s’appuyant sur l’héritage spirituel commun des peuples et assimilant le paradigme contemporain du développement durable, l’objectif d’augmenter la qualité de vie des citoyens, les principes de responsabilité commune des États participants au processus d’intégration, pour le futur de l’humanité.

A la suite de N.S. Troubetskoï, de grands penseurs russes ont développé l’idéologie eurasiste, de P. Savitski, N. Alekseiev et L. Kassavine à L. Goumiliev. A l’époque de l’URSS, elle fut courant marginal, à la jointure de la philosophie, de l’histoire, de l’ethnographie et de la culturologie et ne jouissait que d’une faible notoriété. Elle acquis sa résonance actuelle lors de l’intervention de N.A. Nazarbaev, Président du Kazakhstan en mars 1994, à l’Université d’État Lomonossov de Moscou, au cours de laquelle il présenta le projet de formation d’une Union des États eurasiens.

Nazarbaev proposa, en vue d’atteindre la stabilité et la sécurité dans la région eurasienne, de créer une union d’États, fonctionnant concrètement et dont la réciprocité des liens économiques devrait constituer le fondement. Il souligna :

« Ayant évalué la diversité existant entre les pays dans les domaines du développement de l’économie de marché, et des processus politiques de démocratisation, nous proposons de former une structure d’intégration et de complémentarité :

l’Union Eurasiatique…Il conviendra d’admettre l’importance d’une intégration à variables multiples, avec des tempos différents, compte tenu de l’hétérogénéité et de la gamme de vecteurs de développement des différents États de la CEI… L’objectif est la coordination des politiques économiques et l’adoption d’un programme commun de réformes économiques, obligatoire pour les États participants».

Le 10 octobre 2000, à Astana, capitale du Kazakhstan, fut signé le Traité instituant une Communauté économique Eurasiatique (EurazEC), qui entra en vigueur le 30 mai 2001 après qu’il eut été ratifié par l’ensemble des États membres de la Communauté, à savoir la République du Belarus, la République du Kazakhstan, la République Kirghize, la Fédération de Russie et la République du Tadjikistan. L’Ukraine, l’Arménie et la Moldavie reçurent le statut d’observateurs.

Dans le Traité instituant la Communauté économique Eurasiatique, il fut décidé que la Communauté était créée afin de promouvoir effectivement le processus de formation d’une Union Douanière et d’un Espace économique unique, mais aussi pour atteindre d’autres buts et objectifs, précisés dans les accords précités relatifs à l’Union douanière, dans la convention relative à l’approfondissement de l’intégration dans les domaines économiques et humanitaires, et dans la convention relative à l’Union douanière et à l’Espace économique unique.

Ainsi, après une décennie de blocage du processus d’intégration au sein de la CEI, cinq États cohérents s’y distinguèrent, partisans de l’approfondissement de l’intégration. Ils firent part de l’existence d’une nouvelle idéologie – eurasienne – d’intégration, se distinguant fondamentalement des modèles soviétique et russe par son orientation vers le pragmatisme, la libre volonté et l’avantage mutuel.

(…)

Une organisation internationale fut ainsi créée, dotée de fonctions garantissant la formation d’une frontière extérieure commune aux pays membres, l’élaboration d’une politique commune d’économie internationale, de taux, prix et éléments de fonctionnement propres au marché commun. La mise en place de l’EurazEC affermit la volonté unie des chefs d’États membres d’avancer décidément sur la voie de l’intégration et de la collaboration multipolaire dans la perspective d’unifier les potentiels économiques : d’une zone de libre échange, à travers l’Union douanière, vers un Espace économique unique, dans la perspective d’une Union Économique.

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Ainsi, quasiment vingt ans après la chute de l’URSS, la tendance à la désintégration de l’espace postsoviétique se mua en un mouvement de rassemblement, limité jusqu’ici à la seule sphère de l’activité économique. Ce mouvement se déploie sans aucune contrainte politique, sur une base absolument volontaire, dans une pleine compréhension des obligations et avantages mutuels, dans le strict respect de la souveraineté et de l’égalité des États participants au processus d’intégration.

Lev Goumiliev, dont nous avons célébré la mémoire en 2012, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, disait que l’intégration devait se fonder sur le principe de la primauté du droit de chaque peuple à l’aménagement propre de ses structures et de sa croissance. Au sein de l’Union douanière et de l’Espace économique unique, ce principe est scrupuleusement observé : sont unis seulement les potentiels économiques d’États souverains…

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Le processus d’intégration eurasiatique est caractérisé fondamentalement par son aspect ouvert. Les dirigeants russes ont maintes fois évoqué la formation d’une zone de collaboration transcontinentale s’étendant de Lisbonne à Vladivostok, fondée sur le libre commerce et la coopération mutuelle. Une telle intégration inclut donc l’Europe, la Chine, l’Inde, la Turquie et même le Moyen-Orient. Il s’agirait d’un puissant facteur de stabilisation, contribuant à éliminer les crises économiques mondiales et créant de nouvelles possibilités de développement.

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La partie la plus responsable de la communauté mondiale a pris conscience de ce que, pour éviter de nouvelles vagues de confrontations auto-destructrices et atteindre un développement soutenable, il est indispensable de passer à une nouvelle vision du monde, fondée sur les principes du respect mutuel de la souveraineté, d’une réglementation globale juste, et d’une coopération mutuellement avantageuse. Dans ce contexte, la Russie a la possibilité historique de remplir à nouveau le rôle de centre autour duquel commence à se former un équilibre des forces fondé sur des principes nouveaux, une nouvelle architecture globales des relations monétaires, financières, commerciales et économiques, sur base de la justice, de l’harmonie et de la coopération dans l’intérêt des peuples de toute l’Eurasie.

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Une analyse sans parti-pris mène à la conclusion que la réalisation du « Partenariat oriental » de l’Union Européenne est fondée sur des motifs purement politiques. Leur objectif est de bloquer la possibilité pour les anciennes républiques de l’URSS de participer avec la Russie au processus d’intégration eurasiatique avec la Russie. Le sens anti-russe de ce programme apparaît dans l’incessante intervention des politiciens et des services spéciaux de l’OTAN dans les affaires intérieures de ces nouveaux États indépendants dans le but d’organiser une propagande anti-russe et de susciter et encourager des forces politiques anti-russes.

Toutes les révolutions « fleuries » ou « de couleur » qu’ils ont inspirées dans l’espace postsoviétique étaient lourdement orientée vers une russophobie effrénée et contre l’intégration avec la Russie.

Cette politique a offert comme résultats des pertes économiques et un désastre social en Géorgie, en Kyrgizie, sans compter l’Ukraine et la Moldavie. Isoler de la Russie les républiques postsoviétiques conduit inévitablement à la détérioration de leur situation économique, suite à l’inexistence de liens de coopération, combinée à la perte des marchés traditionnels de leurs production. L’imposition des décisions économiquement contre-nature du « Partenariat oriental » présuppose la privation pour les partenaires orientaux de toute souveraineté en matière de économie internationale.

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A la différence du processus d’intégration européen, qui mène de façon cohérente à la constitution d’une architecture étatique supranationale dotée de tous les attributs, de toutes les branches du pouvoir, les dirigeants de Russie, du Belarus et du Kazakhstan ont clairement précisé les limites exclusivement économico-commerciales du processus d’intégration eurasiatique. Ni l’introduction d’une monnaie commune, ni la formation d’un parlement supranational, ni le passage à un régime de passeport et de visa unifié, n’entrent dans les objectifs de l’intégration eurasiatique.

On constate en cela la sagesse des chefs des nouveaux États indépendants, redoutant la politisation du processus d’intégration. La domination de motifs adaptés aux objectifs économiques garantit la fermeté et la stabilité de l’Union économique Eurasiatique en formation. Dans le contexte de cette démarche, aucun organe supranational ne peut prétendre à un rôle politique indépendant ; son rôle doit se limiter à la coordination des décisions prises par les autorités nationales. Pour ce faire, il doit être transparent, compact, et maintenu sous le contrôle des États qui l’ont créé.

(…)

L’idéologie de l’intégration eurasiatique refuse d’imposer aux États nationaux l’exécution d’une quelconque volonté politique qui leur serait extérieure, soit-elle celle de la majorité des participants à l’union ou celle de la bureaucratie supranationale. C’est pourquoi les règles de procédures de prise de décision sont fondées sur les principes d’égalité et de consensus entre les parties. (…) pendant cinq années de travail de l’organe supranational sur base du consensus, environ mille décisions furent adoptées et dans deux cas seulement se fit jour une divergence de principe entre les parties.

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… l’intégration eurasiatique est systématiquement critiquée et rejetée par Washington et ses alliés de l’OTAN, qui cherchent à discréditer ainsi la « nouvelle URSS » (C’est ainsi que se prononça la Secrétaire d’État, Madame H. Clinton, le 6 décembre 2012 à Dublin : « Au États-Unis, on s’efforce de ne pas permettre le retour d’une Union Soviétique nouvelle version sous le couvert d’une intégration économique, conçue et imposée par Moscou »). Mais en même temps, les États-Unis et l’Union Européenne s’emploient, par la force et la tromperie, à attirer le monde entier dans leurs rangs, dans l’intérêt de leurs entreprises.

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Une réponse à l’agression russophobe du Partenariat oriental de l’Union Européenne pourrait être d’inviter ses différents membres victimes de discrimination dans le chef des organes supranationaux à rejoindre le processus d’intégration eurasiatique. Il s’agit avant tout de la Grèce et de Chypre, pour lesquels l’acquiescement aux exigences de l’UE conduit au désastre social sans aucune perspective de sortie de crise.

Chypre est déjà entré en phase de défaut et pourrait tout à fait faire office de projet test pour le passage de l’intégration européenne à l’intégration eurasiatique, d’autant plus que son économie, après la banqueroute de son système bancaire, dépend de façon critique de la Russie et des pays de la CEI. La Grèce, aux perspectives visiblement semblables, est vouée à une humiliante procédure de sécularisation et d’expropriation des propriétés de l’Église orthodoxe et de l’État au profit des créditeurs européens.

Sur les plans historique et culturel, la Grèce et Chypre sont proches de la Russie et du Belarus, et leur économie est largement soutenue par les touristes et entrepreneurs russes. La suppression des barrières douanières entre la Grèce et Chypre d’une part, et la Russie de l’autre, produirait un effet de croissance explosif des échanges commerciaux mutuels, du tourisme et des investissements communs.

Pour la Grèce et Chypre, il s’agirait de l’ouverture de nouvelles possibilités de croissance des exportations de biens et de services vers le marché de l’Union douanière Russie, Belarus, Kazakhstan. En conséquence, dans cette région, l’Union verrait ses liens avec la Turquie se développer rapidement.

Ce n’est pas un hasard si N.A. Nazarbaev a qualifié la Turquie de participant souhaité au processus d’intégration eurasiatique.

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