OssipovL’entretien du journaliste Alexandre Vladimirov avec le professeur de sciences sociales à l’Université MGU de Moscou, philosophe, écrivain et économiste Youri Alexandrovitch Ossipov, publié sur le site du magazine Zavtra le 21 juin 2015, soulève un coin du voile qui recouvre un concept des plus inaccessibles aux Occidentaux, celui de la «russité». Il semble que cette notion ne soit pas facilement exprimable par les Russes eux-mêmes.

Russité Ivan La question russe est une des questions fondamentales de notre époque. Elle mijote au centre des événements d’Ukraine, de la position anti-Russie des milieux officiels des États-Unis, de l’Union européenne, des Pays baltes, sans parler de ceux d’Ukraine. Vous même, cher Youri Mikhaïlovitch avez beaucoup écrit sur la problématique russe, vous avez certainement des commentaires à proposer concernant la situation actuelle autour de la Russie. Commençons par les concepts de russité, de Monde Russe, de «russe». Il est exact d’affirmer qu’il existe une question russe, et son origine est très ancienne. Soyons tout d’abord attentif à l’existence du mot «russien», lié au mot « russe », mais qui n’en est pas un simple équivalent. Au cœur de la «russianité» se loge évidemment la russité. Mais la russité n’est pas la russianité. La russianité s’est construite autour de la russité, et elle inclut celle-ci.


Mais alors qu’est-ce que la russité ? Je suis russien, mais je suis un russien russe. Vous sentez la nuance ? Ce centre d’intérêt que nous avons tenté d’identifier ne peut être qualifié de russien, mais bien de russe. Notez bien que l’Empire de Russie, l’Empire russien, ne fut pas véritablement un empire russe. Ce n’est pas par hasard que Pierre le Grand s’est écarté de la russité, la plongeant dans la servitude et la clandestinité. L’Union soviétique fut encore moins une union russe, ni non plus l’actuelle Fédération de Russie.


Mais notre noyau est constitué par les Russes, quasiment partout. Effectivement, le noyau, le fondement, le pivot, ici, sont russes, il ne peut en être autrement, ni du point de vue historique, ni pour toute autre autre raison. Il n’existe chez nous aucun noyau russien, mais il existe un espace russien, un espace de Russie, un pays, un milieu physique, etc… Mais surgit alors une question quasi sacrée, impossible à trancher: qu’est-ce que cette russité?


J’ai également cherché une réponse à cette question. J’ai rencontré une multitude de réponses : ethnos, nation… Non, ce n’est pas l’ethnos dans le sens habituel du terme, et encore moins nation. Notre nation est russienne, mais la russité ne se réduit pas à l’ethnos, ni même à un superethnos. Mais il existe naturellement une composante ethnique. Je suis, par exemple un russe ethnique, je n’ai pas de sang d’une autre origine. Mes parents sont russes, j’ai vécu parmi des russes, dans un milieu russe ; je suis un élément d’un monde immédiatement russe. Mais la russité ne se réduit pas au sang. Parmi les Russes, certains le sont par le sang et d’autres, par appartenance. De la provient la propension de tous ceux qui se considèrent comme russes, de se rattacher au superethnos. Une telle démarche est légitime, mais la russité en soi sort du cadre des caractéristiques purement ethniques.


Mais alors, selon vous, qu’est-ce que la russité ? Comme l’a dit notre grand poète [N.d.T. Fiodor Tioutchev], ce n’est pas au moyen de l’intelligence que l’on peut connaître la Russie, et c’est la raison pour laquelle il ne faut pas se placer au niveau de l’ethnos et du superethnos.


Ce poète a aussi écrit «On ne peut qu’y croire» Et croire en quoi ?


Il le précise ; en la Russie. Bien sûr, le poète a dit cela. Mais nous disons les choses un peu différemment : Rus’, Russie, russité, tout cela existe, et j’attire votre attention sur le fait que la foi des Russes est une «archeo-foi», une super-foi.


La foi en nous-mêmes ?! En nous-mêmes aussi, mais aussi, après cette foi initiale, une foi en quelque chose de métaphysique, en une substance relativement transcendante que nous nommerions justement russité.


L’esprit russe ? Oui, si un tel concept vous est plus familier.


Mais quelle est l’essence d’une telle russité ? C’est juste le sentiment sacré de soi-même qu’éprouvent les Russes. Russe, et c’est tout !


Eclaircissez, s’il vous plaît ! Je le ferai sans faute. Mais qu’est ce que l’homme, d’une façon générale ? Qu’est-ce que le monde, de façon générale ? Et Dieu ? Je dirais, une altérité, un autre monde ! Mes paroles vous décontenancent-elles ?


Comment vous dire… Une faible substance, et pas vraiment de ce monde, par dessus le marché ! Ici, ce n’est pas l’Occident, ni l’Orient, ce n’est ni le Nord, ni le Sud, c’est juste la Rus’-Russie. Oui, une sorte d’indétermination, d’inachèvement, comme si ce n’était rien, mais pas dans le sens d’un vide, plutôt une dimension invisible, floue, inexprimable. Vous savez, la Rus’-Russie, c’est une conspiration sacrée et massive.


Sans gouvernail, dirait-on et sans voile ? Non, pas tout à fait, mais cela en est proche; le projet transhistorique russe n’est connu de quiconque, mais il existe.


Comme s’il n’était pas de ce monde ? Précisément. Les habituels repères de ce monde n’y ont point cours.


Le projet se déploie… sans projet… Mais à quoi bon tout  ce temps d’épreuve russe, mêlé d’une grande vanité ?


Peut-être pour une raison… inconnue ? On doit supposer qu’il en est ainsi.


Et le jaillissement actuel de russité, de quoi nous parle-t-il ? De l’histoire, du but, de la fin ? Il nous en dit beaucoup, mais pas du tout à propos de la fin. Maintenant, il est devenu parfaitement clair que, premièrement, la russité existe réellement ; il n’y a rien à y faire et deuxièmement, elle tend vers quelque chose «d’autre», ni occidental, ni oriental, et, je tiens à le souligner, ni eurasien. Troisièmement, pour la première fois depuis mille ans, la russité a l’occasion de se réaliser en tant que russité, et non pas en tant que dimension khazare  ou normande ou byzantine, de la Horde ou teutonique, ou encore mondialiste.


Vous parlez de la russité comme d’un principe autonome substantialiste ? C’est parfaitement exact ! Un principe qui commencerait juste à exprimer sa propre parole historique.


Également terrible pour les uns et les autres, comme disait un autre poète au XXe siècle? Plus ou moins, car cette parole est différente, autre, pas de ce monde, ni occidentale ni orientale, ni même terrestre.


Comment la qualifier ? Ah ! Comme nous voulons tout et tout de suite ! J’en ai déjà dit beaucoup et cela vous semble peu. Je ne puis affirmer que ceci : logos, parole russe !


Mais n’a-t-elle pas encore été dite ? Dans l’orthodoxie, la littérature, l’art ? Non, elle n’a pas été dite. Jusqu’ici elle a été communiquée indirectement, par des agissements extérieurs : chrétiens, de la Renaissance, des Lumières, et maintenant, de l’odieux postmodernisme. Seul le Monde Russe est en mesure de livrer quelque chose d’incroyable, d’exceptionnel, d’inattendu, qui ne soit pas le produit d’une réflexion élaborée dans des cellules calfeutrées, dans les clubs et cabinets de travail, mais celui d’une traversée de la souffrance dans la fournaise de l’existence. Le postmodernisme mondialiste associé à l’activisme anti-Russie, par leur pression sur le Monde Russe, expriment justement de celui-ci, (pas de l’ethnos, ni de la nation, mais vraiment du monde) une parole, un logos sans précédent.


Une parole pour la Russie, et par la Russie vient la parole ! En vérité ! Et il ne s’agit pas du tout d’une démarche impérialiste, mais tout simplement de la parole. Notez toutefois qu’il s’agit d’une parole impériale. Alors que la moitié du monde mène une guerre de l’information sans merci contre la Russie, pourquoi la Russie n’accoucherait-elle pas d’une parole, d’abord défensive, et ensuite offensive ? Un mot seulement ! Le nouveau tank russien, que l’on a fait parader cette année lors du jubilé du 9 Mai, est bon, non seulement de par sa construction, de par son blindage et son armement, mais, notez bien, de par son nom : «Armada»! Tous ces gens, étrangers «qui nous veulent du bien»,sont effrayés non seulement par la machine, mais aussi par son appellation mystérieuse.


Vous pensez-donc, professeur, que la russité remplit un rôle sacré et important, tout à fait incompris ? Premièrement, il ne s’agit pas de moi mais bien de la réalité historique. Soyez attentif aux développements prochains de cette réalité, plus qu’aux jacasseries à leur propos. Deuxièmement, pourquoi donc incompris ? Je vous l’ai répété et répété, et tous vous en êtes encore là! J’ai compris l’essentiel : la russité n’est pas la couche extérieure, c’est le creuset d’un verbe nouveau si vous voulez, d’une vérité. N’est-ce donc pas suffisant pour entrer en contact avec la russité ?


De nos jours, une partie importante du monde est contre la russité. Est-ce un hasard ? Cette surprenante partie ne comprend rien à rien, mais elle ressent spectaculairement un danger de la part de la russité. La guerre contre la Russie ne revêt pas tant un caractère territorial et matériel qu’une dimension sacrale et sémantique.


Comment expliquer le recours à l’Ukraine, à l’opposition politique intérieure en Russie, à la diffamation sophistiquée de la Russie et de ses autorités, aux mensonges éhontés, au nouvel «empire du mal», etc. ? C’est ainsi. Dans le monde développé, tous les moyens sont bons. Avec non seulement toute sont «anti-russianité» mais surtout toute son «anti-russité» et sa russophobie intégrale, l’utilisation de l’Ukraine est très commode, et quand je nomme l’Ukraine, je fais également référence à une sorte de substance qui y régnait ou plutôt qui y naquit. L’ennemi n’est pas très puissant physiquement, mais l’énergie mentalement y est dépourvue de tout principe et extrêmement mauvaise. Comment ne pas y avoir recours ! Il ne manque pas d’acteurs ambitieux dans la meilleure partie du monde, mais, franchement, des cerveaux, il n’y en a guère. Des risques, ils n’en prennent guère, mais même ainsi, ils courent de gros risques. En d’autres termes, la postmodernité  est dépourvu de racine, parasite, limitée, et surtout, désespérée et désemparée devant sa propre fin.


A maintes reprises on a enterré l’Europe. Mais elle survit et revit. On n’enterre pas l’Europe, elle s’enterre elle-même, comme par exemple des mains de Bonaparte et d’Hitler. Souvent on est venu à la rescousse de l’Europe, surtout d’Orient, et plus précisément de Russie. Mais cette fois, l’Europe est occupée, avec zèle, à s’enterrer toute seule, et elle n’attendra même pas le requiem. Bah, ce n’est rien. Kidrik, on y est, comme disait le héros gaillard d’un film prophétique et bien connu.


Quelle comparaison ! Cette fois, ces temps sont les derniers, ils sont non seulement dépourvus de gouvernail et de voiles, mais ils sont aussi dépourvus d’espoir.


Mais la Russie peut-elle espérer quelque chose, … ou non ? Monsieur-tout-le-monde espère toujours en quelque chose… il aime toujours l’avenir. En Russie, monsieur-tout-le-monde espère aussi. Le Russe aussi. Car tout-de-même, il y a des «projets», «le cours des choses», le «Grand Inconnu». Il en reste effectivement, des choses !


Et ce « projet russe », inconnu des Russes eux-mêmes. Cela aussi. Qu’est-ce qui nous retient ? Car enfin nous sommes russes, peut-être mauvais, idiots, stupides, mais… russe et rien d’autre. L’essentiel est de ne pas mourir de peur devant le postmodernisme, de s’en détacher avec conviction, en sortir, passer à l’au-delà du postmodernisme.


L’actuelle confrontation avec l’Occident ne mènera-t-elle pas à cela ? Mais oui, tout particulièrement ! Surtout dans la mesure où, n’ayant pu le faire dans la Russie en tant que projet marxiste-communiste (d’origine occidentale, remarquez) et en tant que projet européen, la russité doit émerger et élever la résistance au projet mondialiste qui s’enflamme et se déchaîne. Elle doit se penser elle-même et particulièrement au projet russe.


L’histoire en a-t-elle décidé ainsi ? Effectivement. Elle donnera ainsi au Monde Russe une chance énorme.


On aimerait y croire… Mais vous n’y croyez pas ! A quoi sert-il de se martyriser avec une telle foi vide ? Il vous suffit tout simplement de demeurer russe et d’être vous-même dans le Monde Russe. Je vous assure qu’il n’est rien de plus fascinant, quoiqu’un peu effrayant et incisif, que la russité et son Monde Russe. Voilà une perspective humaine, ignorée jusqu’ici !


Merci Youri Mikhaïlovitch, pour cet entretien passionnant. Quant à moi, je vous remercie pour votre patience stoïque. La sagesse ne supporte pas l’agitation. Et souvenez-vous que la Russie n’a pas seulement la Grande Victoire, mais la Sophia sage et illimitée. Dès lors, en avant dans la posthistoire !


Source.

Illustration de Ivan Bilibine «Le Tsarevitch Ivan et l’Oiseau de feu » 1899. Fragment.