Le magazine Zavtra a invité Andreï Foursov a développer son analyse de la nature et des conséquences de la Victoire de l’URSS lors de la Grande Guerre Patriotique. Celle-ci est donc replacée dans le contexte historique mondial, et sont mis en évidence les puissants effets qu’elle eut en Occident. L’article a été publié dans le magazine précité le , ainsi que sur le site du Club d’Izborsk. FoursovOn peut affirmer aujourd’hui que la Grande Guerre Patriotique et notre victoire représentent des événements centraux non seulement dans l’histoire soviétique, mais aussi dans l’histoire de la Russie. Entre 1941 et 1945, recourant à l’organisation soviétique et au système stalinien en guise de bouclier et de glaive, le peuple russe défendit non seulement son droit à l’existence dans l’histoire, mais aussi son droit à la grandeur. La Victoire scella différents éléments.

Le premier fut la viabilité et la capacité de vaincre du socialisme (en tant qu’anti-capitalisme systémique), en qualité de nouvelle forme d’organisation historique pour la Russie, adéquate aux conditions du XXe siècle, à la différence de l’autocratie.

Le deuxième résultat de cette guerre fut la victoire des Slaves sur les Germains, plus précisément, des Russes sur les Allemands. Dès lors, mai 1945 ne fut pas seulement la victoire de l’Union soviétique sur le Reich au bout d’une guerre de quatre ans, mais aussi une victoire dans une lutte multiséculaire entre Russes et Allemands.

Troisièmement, la Victoire soviétique conduisit à une démocratisation radicale et puissante en Europe, non seulement dans celle qui appartenait au camp socialiste, à la zone d’influence de l’URSS, mais aussi dans l’Europe capitaliste. Et il ne s’agissait pas seulement d’une montée des forces de gauche en général et du Parti Communiste en particulier (en France et en Italie).

Il s’agissait de la défaite à l’Ouest, et notamment dans les pays qui formellement, en serrant les dents et à contrecœur, furent forcés de devenir nos alliés dans la coalition anti-hitlérienne (la Grande-Bretagne et les États-Unis), des forces qui avaient soutenu le nazisme, qui l’avaient porté au pouvoir à la fin des années 1920, afin de résoudre leurs propres problèmes internes, et par la même occasion jeter l’Allemagne sur la Russie afin d’apporter une solution finale à « la question russe ». Toutes ces forces furent repoussées dans l’ombre.

Il est vrai qu’elles y poursuivirent activement leurs agissements. Il suffit de se souvenir de la manière dont les Américains, aidés par le Vatican, sauvèrent les criminels nazis (l’opération «Skrepka», [en anglais, «Overcast», ou «Paperclip» N.d.T.] et d’autre actions), les exfiltrant vers les États-Unis et l’Amérique Latine afin de les utiliser dans la lutte contre l’URSS. Malgré tout, les ténèbres furent remises à leur place pour une longue période, et superficiellement, on se mit à parler des «droits de l’homme» et de la «paix dans le monde». Depuis les années ’50 jusqu’aux années ’70, jusqu’au début de la contre-révolution néolibérale en Occident, signifiant l’attaque de la classe supérieure contre la classe moyenne et la classe ouvrière, le capitalisme, sous la pression de l’URSS fut obligé de dévier de sa logique de développement immanente et bourgeoise et de se socialiser de façon substantielle.

Ce sont précisément l’existence et les succès du socialisme d’État, qui fut vainqueur et non pas détruit par la guerre, comme l’avaient planifié la crème de la classe capitaliste mondiale, organisée en clubs et loges, qui forcèrent la bourgeoisie à faire des concessions à la classe moyenne et à une partie de la classe ouvrière, partageant avec eux une partie de leurs plantureux bénéfices.

Et on fit appel aux instruments du progrès technique et scientifique pour générer ces bénéfices. Le mécanisme à travers lequel les revenus étaient redistribués prit le nom de «Welfare State», l’État en tant que garantie du bien-être de toute la société. Ce vecteur de développement du capitalisme d’après-guerre fut «forcé», conditionné exclusivement par la présence au sein du système mondial d’une alternative au capitalisme : le socialisme.

Et pour que leur «middle class» et leurs « prolos », ayant sous les yeux  l’expérience réussie d’un système bâti sur le principe de la justice sociale, n’aillent se jeter dans les bras, Dieu ne le permette, de la gauche ou pire encore, du Parti Communiste, ni ne partent sur le sentier de la guerre sociale, la classe capitaliste préféra faire profil bas pendant trois décennies. Fondamentalement, c’est devant notre Victoire dans la Grande Guerre Patriotique qu’elle fit profil bas.

Pour l’élite de la classe capitaliste, la mission de destruction de l’URSS devenait dès lors une mission non pas seulement d’ordre extérieur, mais d’ordre intérieur, car le démontage sérieux des formes quasi socialistes ayant émergé pendant les trois décennies d’après-guerre ne pouvait s’envisager qu’après la destruction de l’anticapitalisme systémique.


Ici on remet l'ouvrage en 2015 pour l'Europe de l'Ouest  ( Vilistia )

Quatrième élément. Le troisième Reich, ne fut pas seulement le projet de la direction financière et industrielle de l’Allemagne, soutenu par la collaboration active des banquiers et industriels anglo-américains. Ce fut également l’expérience à l’échelle de l’Occident (mais sur le sol allemand) de la création brutale d’un ordre politique et économique postmoderne, dans le cadre duquel les intérêts des dirigeants capitalistes liquidèrent toutes les réalisations et conquêtes démocratiques de l’Occident, obtenues par les classes moyenne et inférieure depuis la révolution française.

Il en allait de la création d’un régime «talon de fer» dans un emballage au goût du jour (structures d’ordre, néo-paganisme, etc.), de la liquidation des institutions démocratiques, du système multi-partis, et à long terme, de la société civile et de l’Église chrétienne. Bien entendu, tout en conservant le capitalisme. Il s’agissait également de la création d’un système de gestion des masses de la population au moyen du contrôle de leur «sphère psychique» (en ayant recours à la propagande idéologique et à l’industrie des loisirs), et de la manipulation des comportements.

Il est significatif qu’après 1945, les Américains ont exfiltré d’Allemagne non seulement des physiciens, mais aussi plusieurs centaines de psychologues et de psychiatres, qui dans les années cinquante et soixante, «sous le parapluie» des services spéciaux, ont œuvré à la création d’une sous-culture  « rock, sexe, narcotiques » en tant qu’outil de contrôle sur les Américains, et ensuite sur la jeunesse mondiale et sa psychosphère.

En d’autres mots, le troisième Reich fut une expérience de création d’un capitalisme «contre-moderne», débarrassé de toute forme démocratique, et aussi du gênant Christianisme.


L’Union Soviétique mit un terme à cette expérience de «Dark Fantasy». Le monde des années ’50 aux années ’70 fut un  monde de la Lumière et du Bien, et il fut tel grâce à notre Victoire. C’est en URSS seulement que pouvait paraître un roman tel que «La Nébuleuse d’Andromède» de I.A. Ephremov.

Toutefois, pour le sommet dirigeant du capitalisme, l’essai réalisé avec le troisième Reich ne fut pas vain. Il entreprit de construire, particulièrement au cours des deux décennies qui viennent de s’écouler, une «version de velours» du capitalisme «contre-moderne», et même post-capitaliste. Pas pour autant communiste, et même d’un type qui s’y oppose.

La Victoire de l’URSS a repoussé de cinq décennies la construction d’un tel capitalisme. Et c’est précisément ce délai que le sommet dirigeant du capitalisme mondial ne peut pardonner à Staline et à l’Union Soviétique.

Le cinquième élément réside dans l’action puissante qu’exerça la Victoire de l’URSS dans la périphérie et la semi-périphérie du système capitaliste, et particulièrement dans le monde afro-asiatique. Sa décolonisation fut accélérée radicalement par la victoire sur l’Allemagne. Il est toutefois juste d’ajouter que dès les années ’30, les États-Unis se fixèrent clairement comme but d’éliminer l’empire colonial britannique (ce fut un de leurs objectifs de guerre, ce en quoi leurs intérêts correspondaient à ceux de l’URSS) ; avec l’apparition, à la limite des années ’50 et ’60, des premiers territoires offshore, et des formes d’exploitation plus contemporaines et moins accablantes des «faibles de ce monde», les colonisateurs eux-mêmes étaient contents de se débarrasser des colonies .

Toutefois, grâce à la Victoire de l’URSS, bien souvent, la décolonisation ne put se dérouler selon les plans de bourgeois. Les «faibles de ce monde» bénéficiaient d’un défenseur puissant. Ceci fut démontré de façon parfaitement claire lors de la crise de Suez, de la guerre du Vietnam, à Cuba, au Nicaragua et dans le cas de certains États africains.


Source.

http://www.russiesujetgeopolitique.ru/la-victoire-de-lurss-et-le-welfare-state-en-occident/