La deuxième partie du livre «Nous et Eux» d’Alexandre Bogatiriov est consacré à la culture russe, et son premier chapitre s’intitule «La Soif de Vie comme Principe». Cet ouvrage porte en guise de premier préambule cette adresse :

Si tu souhaites comprendre l’essence de l’actuelle catastrophe russe, comprendre ce qui distingue fondamentalement la civilisation russe de celle de l’Occident, comprendre pourquoi les «valeurs occidentales» ne pousseront jamais dans le terreau russe, apprendre ce qui attend les civilisations russe et occidentale dans un proche avenir, et comment il sera difficile de s’y soustraire, alors, ce livre est pour toi. Le livre dans sa version russe est librement accessible sur l’internet :  Мы и они.

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Comme je l’ai souligné au début du présent livre, la culture russe a fait son apparition dans un environnement naturel très rude. Aucune autre culture ayant atteint un si haut niveau de développement n’a pu se former dans des conditions analogues. Dès lors, un aspect peu marqué dans les cultures qui prévalent dans les régions au climat plus clément, adopte dans notre culture, et dans des circonstances particulières, une dimension hypertrophiée.

Je fais référence au collectivisme. L’élément indispensable à la survie dans les conditions régnant en Russie fut le collectivisme, compris comme l’interdépendance absolue de tous les membres de la société.

Personne n’eut été capable de survivre isolément dans les conditions sévères du climat de Russie, dans l’environnement hostile des peuples guerriers de la steppe. Seule une collectivité pouvait survivre dans ces conditions, une collectivité fermement soudée, dans laquelle tous dépendent de chacun. La mort d’un quelconque membre de la communauté est un lourd coup porté aux facultés de survie de tous.

La rudesse des conditions climatiques non seulement limite les possibilités de se procurer de la nourriture, mais exige un coût important pour y parvenir, un coût important pour s’assurer les moyens de chauffer le logis des gens, et l’étable pour les animaux, un coût significatif non seulement pour la nourriture des hommes, mais aussi pour celle du bétail. Je rappelle qu’en Russie, il peut être nécessaire de maintenir le bétail dans l’étable pendant six mois de l’année, et cela signifie qu’il faut avoir engrangé une réserve de fourrage pour une pareille période.

Évidemment, tous ces coûts se reflètent dans la norme de consommation de chaque personne du collectif. Du fait des coûts élevés, il reste très peu pour satisfaire la consommation. De là les fréquentes famines dans l’histoire de la Rus’. Durant les soixante années qui ont précédé la révolution en Russie, la faim a sévit pendant 40 ans. Même lorsque «l’année était bonne», la communauté paysanne faisait de l’équilibre à la limite de la famine.

De telles conditions impliquent une signification importante accordée à la juste répartition des fruits de la production. Cette répartition devait être telle qu’elle permettait à tous de continuer à vivre jusqu’à la récolte suivante. Si l’un ou l’autre membre de la communauté se mettait à vivre sur le compte des autres, essayant d’amasser quelque réserve pour améliorer son quotidien, cela impliquait, compte tenu des contraintes, qu’à cause de lui un autre n’avait pu survivre, faute d’avoir obtenu le strict nécessaire à cet effet.


De cela découlent deux règles de la culture russe.

La première : tous les membres de la société, de la communauté, doivent être assurés de recevoir la quantité minimum de moyens d’existence. Le déficit permanent de ces moyens conduisait à un «nivellement».

La seconde : la cupidité de certains membres de la communauté constitue un danger mortel pour tous les autres et doit être inconditionnellement réprimée. Dans des conditions de déficit sévère en matière de nécessaire vital, la cupidité signifie nécessairement que son auteur reçoit quelque chose d’indispensable à la survie de quelqu’un d’autre. C’est la raison pour laquelle dans la conscience de l’homme russe, la cupidité correspond à un péché mortel, au même titre que le meurtre. Il en découla une attitude extrêmement négative à l’égard des «koulaks» (les requins, «dévoreurs du mir» comme on les appelait). Ils dévoraient effectivement la communauté (le mir) ; leur voracité privant de moyen de subsistance de nombreux membres du groupe. Il s’agissait précisément de moyens de subsistance car tout ce qui s’amassait dans les mains du koulak créait un manque chez les autres, condamnant souvent ceux-ci à mourir de faim. Bien sûr, le plus souvent, la communauté ne permettait pas que ses membres meurent de faim et le contenu du pillage était tel qu’il représentait une perte très lourde pour la communauté dans son ensemble. Celle-ci se mit dès lors à avoir une dent vis-à-vis des requins. Et cela ne se limita pas à des mots.

Le fait qu’aujourd’hui, nos «démocrates» portent aux nues les koulaks-requins est soit le produit de leur ignorance, ou encore le souhait criminel de transformer un espoir en réalité : détruire la culture russe.

Il est en effet opportun de souligner ici que cette condamnation ferme de la cupidité et son rejet opposent radicalement notre culture à celle de l’Occident, où le principe de cupidité a été érigé en fondement de vie, en une puissante force motrice. Que peut-on conclure des deux règles précitées ?

Dans la mesure où la communauté dépend de chacun de ses membres, chacun de ceux-ci est obligé, à la mesure de ses possibilités, de contribuer au bien commun. Il s’agit de la troisième règle. Il en découle que si quelqu’un est doué de l’un ou l’autre talent, on attendra de lui une contribution particulière au soutien de la communauté. Ce qu’il est en mesure d’accomplir mieux que les autres sera sensé contribuer à l’augmentation des chances de survie de toute la communauté dans les moments de disette. Cette attitude vis-à-vis des talents est un cas particulier de la règle générale selon laquelle il convient de préserver, d’accumuler et de multiplier toute sagesse. La valeur de la personne ne réside pas en ce qu’elle possède, mais en ce qu’elle est capable d’accomplir. Voici ce qu’écrivent à ce propos V. Kalioujnyi et E. Ermilova dans leur livre «Action et verbe. Le Futur de la Russie du Point de Vue de la Théorie de l’Évolution»:

«Les paysans condamnaient fermement la paresse, la maladresse et le manque de conscience au travail. Andreï Tretiakov, un habitant du District de Chardinski, dans la Province de Perm, écrivait en 1852 : le sens de la communauté et l’émulation à exécuter en temps opportun les travaux des champs est un trait de caractère louable…L’amour du travail et l’abstention de boissons spiritueuses sont les vertus régnantes. Tous se moquent publiquement et de façon caustique, de ceux qui par paresse laissent s’étendre les jachères, qui ne labourent pas en temps convenable, ou qui n’ont pas fini le battage à l’entrée de l’hiver. C’est aux résultats des travaux du paysans que l’on jugeait de ses capacités, de son savoir-faire en matière agricole et d’autres domaines importants pour la réputation. De même, l’opinion des villageois à propos d’une jeune fille dans le cadre du choix d’une fiancée prenait inévitablement en compte ses facultés à l’ouvrage, non seulement en observant sa façon de travailler, mais aussi ses vêtements, et particulièrement ceux qu’elle avait confectionnés pour les jours de fête. En certains lieu, on avait institué une inspection spéciale par les femmes, de l’habileté au travail des candidates

Ainsi, il ressort des trois premières règles que dans la communauté, tous sont égaux en droits. C’est la quatrième règle. Dans un environnement hostile (menace de guerre de la part d’un État voisin, ou attaque de peuples nomades), il était possible de survivre seulement en communauté et la règle s’étendait alors à tous les voisins et même à des inconnus. Du point de vue de l’homme d’aujourd’hui, cette règle pouvait prendre à certains moments des formes assez étranges. Ainsi, lorsqu’en novembre un vagabond se présentait dans une isba, on lui permettait d’y demeurer jusqu’au printemps. C’était indispensable dans la mesure où renvoyer un homme sur les chemins à ce moment équivalait à un meurtre ; il serait soit mort de faim, soit mort de froid. A notre époque, cela est devenu beaucoup moins évident ; avant la révolution les famines étaient des phénomènes courants, des villages entiers moururent. On l’a tout simplement oublié.

Le pouvoir soviétique a éliminé ces famines récurrentes. Mais ces règles ne sont qu’une expression extérieure. Elle se trouvent au fondement de la culture et la soutiennent. Elles se déploient dans la profondeur des relations entre les personnes, dans des domaines parfois très inhabituels pour l’homme contemporain. Réfléchissons : quand va-t-on se préoccuper le plus d’une personne? Seulement lorsqu’on entretient  avec elle des relations telles que celles qu’on entretient avec un proche parent. Désigner sous le vocable de «famille» l’essence des relations communes dans la communauté traditionnelles, particulièrement en Russie, relève non seulement d’un profond symbolisme, mais exprime très pleinement cette essence du phénomène.

Par rapport à cela, considérons le type de relations qui prévalent entre inconnus. En Occident, c’est Monsieur, Sir, etc… Il s’agit de la façon de s’exprimer des esclaves envers leurs maîtres. Ou, à tout le moins, envers quelqu’un qui paraît détenir un pouvoir et représente un ennemi potentiel. En tous cas, cette manière de s’adresser porte en elle l’impression fondamentale d’une inégalité sociale et juridique.

En Russie, c’est Ami, Frère, Sœur, Père, Tonton, Tantine, etc… Comme si tous étaient des amis ou des parents ! Cette façon de s’adresser ne relève pas seulement du symbole. Jadis, quand les Russiens ne souffraient pas encore d’occidentalisme, ce type d’adresse n’était même pas du tout symbolique.

Réfléchissons. Qu’est-ce qui vous affecte le plus, le décès d’une personne éloignée ou inconnue de vous, ou la mort d’un proche, fils, frère, fille, sœur, mère ou père ? Si vos proches se trouvent au seuil de la mort ou courent un danger mortel, n’entreprendrez-vous pas un maximum d’efforts pour éviter le pire ? Il en va de même dans la communauté-famille ; en son sein, des gens éloignés ça n’existe pas.

Ce type de relation ne permet pas de laisser mourir un soi-disant «éloigné». Même si ce dernier le souhaite fort, comme lors de tentatives de suicide. Dans la société de la concurrence, on crache sincèrement sur tout cela ; un inconnu va mourir? Qu’il aille au diable !


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