Zakhar Prilepine est un écrivain à la mode. C’est très inhabituel car chez nous, on considère que les gens « à la mode » sont ceux qui ont une orientation libérale. Prilepine est un des principaux opposants aux libéraux russes, un patriote, donc, et ce qui choque tout à fait la société progressiste, il est orthodoxe.
Comment l’écrivain se positionne-t-il vis-à-vis des attaques envers l’Eglise Russe, quelle place attribuer à l’Orthodoxie dans l’histoire contemporaine, pourquoi nos gens trouvent-ils bien la descente aux enfers, et pourquoi écrire un roman sur les Solovki ?
Zakhar Prilepine se livre, sur le site « Pravoslavie.ru », dans un article intitulé « Les libéraux savaient qu’à l’heure H nous nous tournerions vers l’Orthodoxie ». .
Zakhar, à mon sens, vous parlez peu de religion.
. Oui, pas très souvent. Mais dernièrement, j’ai accordé un entretien à propos des vieux-croyants.
J’ai entendu que certains d’entre eux vous comptent parmi les leurs.
. Non, je n’ai aucun rapport avec les vieux-croyants (rires).
Zakhar, vous avez sans doute constaté que la société s’est divisée en deux camps, les Orthodoxes et les libéraux. Les uns disent qu’une persécution et une guerre de l’information sont menées contre l’Orthodoxie et les autres disent…
… que les orthodoxes commencent à les opprimer, oui, oui.
Précisément. Qu’en pensez-vous ?
. Je ne suis pas un spécialiste en ce domaine, mais je peux m’exprimer en tant que personne croyante. Sans aucun doute, pour la mentalité quasi-libérale, « progressiste » entre guillemets, l’Orthodoxie est un des facteurs dangereux, au même titre que le paternalisme russe, la confiance en l’Etat, l’amour, relativement parlant, pour Dostoïevski et Essenine, et pour la littérature du terroir.
Au même titre aussi que le patriotisme nationaliste russe (de même que le militarisme), c’est-à-dire cette fameuse « frénésie patriotique » qui les irrite et les effraie. Au même titre que le sentiment russe de conciliarité qu’ils raillent régulièrement.
Et donc, l’Orthodoxie paraît comme une coupole au-dessus de tout cela, unissant tout, surveillant et protégeant tout cela. Une sérieuse partie des libéraux russes considèrent tout cela comme étant hostile sur le plan philosophique car cela contredit leur credo, leur propagande de l’individualisme, leurs valeurs européennes, leur acception de l’humanisme, leur conception de la personne et de la tolérance.
Par ailleurs l’hostilité ne vient pas seulement de nos libéraux, mais aussi des libéraux en Europe…
. Parce que l’Eglise orthodoxe russe est le dernier avant-poste sur la voie de ces nouvelles tendances telle la théorie du genre, qui affirme que des personnes du même sexe peuvent se marier, qui affirme qu’on peut vivre une vie de famille à sept personnes, toutes de sexe masculin, avec parmi eux un petit enfant qu’ils aiment tous également et passionnément.
L’Orthodoxie, c’est pour eux un obstacle incontournable, un territoire hostile. Pour nous il s’agit de la résistance et d’un espace de puissance. Je viens juste de me rendre à Donetsk, et quand tu passes les points de contrôle, tu entends ces mots qu’on ne prononce pas ici : « Avec Dieu, les gars ! », « Que le Christ vous protège ».
Là, tout était saturé de ce sentiment orthodoxe. Bien sûr, notre public libéral a ressenti cela physiologiquement. Nous ne comprenions pas pourquoi ils s’acharnaient ainsi sur l’Eglise, mais eux savent que lorsque sonnera l’heure H, c’est vers l’Orthodoxie que nous nous tournerons en premier lieu.
Et beaucoup de nos anciens anarchistes, athées et autres on soudain déclaré à propos de cette guerre « Bénis, Seigneur ! On va résoudre maintenant notre problème le plus important, notre mission la plus importante ».
Quand apparaît la question de vie ou de mort, tous comprennent immédiatement : je suis russe, cela veut dire que je suis orthodoxe. Je suis allé jusqu’à la frontière, avec les miliciens qu’on venait de libérer. Tous des moujiks soviétiques, des vieux travailleurs soviétiques, comme dans les films soviétiques.
On devait aller s’asseoir avec eux dans le bus. Ils venaient de sortir de ces sous-sols où on torture les gars, et ils se sont tous signés avant de monter dans le bus. Je suppose qu’avant la guerre la plupart d’entre eux ne se souvenait pas de Dieu, mais soudain, ce sentiment d’être orthodoxe est intégré et ils apparaissent comme de vrais Orthodoxes.
Zakhar, vous soutenez l’idée que sans l’Orthodoxie, la Russie n’est nulle part ?
. Sans aucun doute ; l’Orthodoxie est son essence. Nous sommes le dernier rempart de l’Orthodoxie dans le monde. Vous vous souvenez du début du « Récit de la ruine de la Terre russe après la mort du Grand Prince Yaroslav » ?
« O, Terre de Russie, rayonnante de lumière resplendissante de beauté ! Enchantée par tes splendeurs : enchantée par tes lacs sans nombre, tes sources vénérées, tes monts imposants et hautes collines, tes épaisses chênaies, tes merveilleuses palmeraies, ton bestiaire aux mille formes, tes oiseaux innombrables, tes villes étendues, tes bourgs délicieux, les jardins de tes monastères, tes églises comme des maisons, tes princes féroces, tes nobles boïars, tu en es toute comblée, Terre de Russie, O foi orthodoxe chrétienne ! » Voilà l’œuvre littéraire principale des débuts de notre littérature, au XIIIe siècle ; la description de la terre de Russie est couronnée par la foi chrétienne. Celle-ci l’encadre.
Pensez-vous qu’il faille élaborer une idéologie d’Etat sur base des idées orthodoxes ?
. Oui, bien sûr. Elles doivent en être des composantes centrales.
Votre image de l’Etat idéal ?
. L’image de l’Etat idéal ? Pour moi, c’est l’empire orthodoxe, mais « de gauche », c’est-à-dire tourné vers le peuple. Voilà les concepts que reprend mon image de l’Etat. Un pays à l’orientation sociale et traditionaliste, voilà le baptistère pour bien des peuples, un pays tolérant différentes fois mais généré par la foi orthodoxe.
Zakhar, vous venez d’écrire le roman « Obitel », à propos des Solovki pendant les années 20 du siècle dernier, à l’époque où se trouvait, là, une geôle. Dès la préface le lecteur comprend que ce thème vous a été proche depuis l’enfance car votre papy bien aimé y fut interné.
Beaucoup sont convaincus que le héros principal du livre, Artème Gorianov, vous l’avez élaboré à partir de votre grand-père. Est-ce le cas ou Artème est-il un personnage purement fictif ?
. Il ne faut pas attribuer un ton aussi personnel à cette histoire. Mon grand-père a vécu là une histoire plus difficile. Il ne faut pas prendre ce roman pour un documentaire ; il s’agit avant tout de littérature. Le réel y est mélangé à la fiction en une consistance très intriquée. Il n’y a aucun intérêt à procéder à un découpage, ce serait pure physiologie. Mais ce petit livre est réel en soi. Ce qui y est décrit, finalement, c’est ainsi et cela se passa ainsi. C’est pour cela que je n’ai pas besoin de mon grand-père en qualité de personnage pour décrire l’histoire
Nombreux sont ceux qui comparent « Obitel » à Dostoïevski. Entre autre parce que vous avez là un roman relativement long. Rares sont ceux qui parviennent à écrire de tels livres à la taille imposante. Aviez-vous au départ envisagé un roman aussi gros ? Et pourquoi envoyer aux Solovki votre personnage inspiré de Dostoïevski ?
. Vous comprenez, il est possible d’écrire l’histoire des quatre Karamazov dans le cadre d’un court récit, d’une miniature, comme on veut. Il a grandit de lui-même, ce roman. Il a commencé à s’étendre, comme lorsqu’on laisse tomber une goutte d’encre, la tache commence à s’étaler. J’ai entamé la rédaction et ces personnages, dont la moitié vécurent réellement ou furent des documents, des phrases dans des rapports, ils se mirent à exiger de vivre, à exiger d’être dotés d’une voix.
Tout ça a l’air pompeux, mais c’est la pure vérité. Ils ont accompli leurs actes héroïques. Parmi les gens qui se sont retrouvés là-bas en qualité de membres de la Tchéka ou de l’Okhrana, il y eu des personnages à la biographie saturée d’héroïsme. Mais tous nous prétendons comprendre que ce furent les bons, les gentils, qui se retrouvaient en prison et que ceux que nous venons de mentionner étaient mauvais méchants, cruels. Néammoins, tous ont besoin d’un avocat capable d’intercéder pur chacun d’eux. C’est en cette qualité que je tente d’intervenir.
Que ressentez-vous lorsque vous allez aux Solovki ?
. Pas de sentiments qui se contrediraient. J’arrive là-bas avec un sentiment d’humilité, et je n’essaie pas d’en modifier le sens. Même si j’ai lu, par exemple, les lettres de Florenski, qui juge durement les Solovki, affirmant que l’Esprit Saint s’en est retiré, que ce ne serait pas un lieu d’une pensée de vie. Il est possible que la prison l’ait influencé en ce sens, ou c’est peut-être autre chose encore. J’ai lu complètement les lettres de Florenski, mais je n’ai rien ressenti de pareil là-bas.
Au contraire, j’ai ressenti un sentiment de bonté. Ici, c’est mon histoire, l’histoire de mon pays. Elle s’y écoule depuis cinq cents ans. Mais bien entendu, ce dont parle Florenski est aussi compréhensible. Nous eûmes les Solovki de l’époque du Métropolite Philippe lui-même, des temps d’Ivan le Terrible, les Solovki des temps du raskol, quand ils s’élevèrent contrent les réformes du Patriarche Nikon et tinrent le monastère toute une décennie ; une histoire héroïque. Mais ensuite, c’est comme s’ils avaient disparu sous l’eau, comme l’église du lac Svetloyar.
Les gens s’y rendaient mais n’y découvraient pas d’esprit religieux. Déjà à ce moment tout en était parti, à commencer par les moines, les fondateurs des Solovki, lapidés, au XVIIe siècle par les archers, qui ne prirent même pas la peine de les ensevelir, ils gisaient, morts, sur la cour du monastère. Mais tout cela ne change rien au génie de ce lieu. Il faut juste le savoir ; il en fut ainsi.
La présence du musée du camp de concentration sur le territoire du monastère ne vous irrite-t-elle pas ?
. Elle est normale. Nous sommes allés au monastère avec le réalisateur Alexandre Veledinski. Son père fut mousse. Il fut de ceux qui étudièrent en ces lieux, à l’école des apprentis-marins et partirent directement, de là, pour la Grande Guerre patriotique, des petits gars de quatorze, quinze ans… On a marché, marché encore, regardant les photos, et soudain, il a dit : « mon père ! » et se mit à pleurer. Il voyait son père en quarante et un, parmi les conscrits. Voilà l’histoire de la Russie. Le monastère, le nikonisme, les camps, les mousses, la Grande Guerre patriotique.
On ne peut découper cela avec des ciseaux : ceci, chez nous, c’était bien, et cela chez nous c’était mal, ici, les maudits bolcheviks et là les bolcheviks qui ont instauré l’école des apprentis-marins et éduqué des héros. On ne sépare pas cela du reste. L’histoire c’est un tout, un organisme complet. Tailler dedans à la hache et dire : je vais vivre avec cette seule jambe et ce foie, et cela, je le jette aux ordures. C’est complètement impossible
Zakhar, on vous connaît en tant que père de famille irréprochable. Vous avez quatre enfants. Comment convient-il d’éduquer le russe contemporain ?
. Les domaines de la religion et de la littérature. Voilà les deux paysages dans lesquels il convient de maintenir les enfants. Ce ne doit pas être seulement de façon sporadique, du genre, « les enfants, aujourd’hui, nous sommes allés à l’église, demain nous lirons Pouchkine ». Ce doit être construit sur base de l’exemple constant de la famille. La vie toute entière doit être pénétrée du recours à la religion et à la littérature, ainsi qu’à l’histoire ; elle doit en être saturée. C’est seulement à travers l’exemple des parents, que les enfants pourront assimiler tout cela.
Ainsi donc, papa et maman sont allés à l’église, et ils ont une petite bibliothèque de littérature religieuse, on lit les prières aux enfants, papa a constamment un livre en cours de lecture, on trouve une bibliothèque dans chaque chambre. A table, en présence des enfants, nous conversons à propos de ce qui se passe. Voilà tout. Il ne s’agit pas de la méthode qui fait dire : « et bien, fils, tu as quatorze ans, viens avec moi, je vais tout t’expliquer en un quart d’heure ; sois un homme, le Christ est notre Dieu, et am-stram-gram ». C’est absurde, cela ne fonctionnera pas ainsi. Seule la vie menée par les parents à chaque seconde produira le modèle personnel et la seule possibilité d’éducation des enfants. La seule et unique.
A quels livres recourez-vous pour l’éducation de vos enfants ?
. On trouve dans les classiques russes la réponse à toutes les questions. Dans « La Fille du Capitaine », « Tarass Boulba », « Guerre et Paix ». Les vers d’Essenine, les vers de Goumiliëv. Tout ce qu’il est possible d’imaginer s’y trouve. Nous réfléchissons aujourd’hui à la relation à adopter avec l’Ukraine. Y aurait-il à ce sujet quatorze vérités, ou même trente six ? Imaginez une seconde Pouchkine face à cette situation, ou Lermontov ou Gogol. Mais ils seraient horrifiés que nous puissions douter, ne serait-ce qu’une seconde, de la vérité. Ils diraient : « C’est absurde. Vous avez perdu la tête ? » Même Lev Nikolaevich Tolstoï dirait : « Les enfants, il faut la paix partout, mettons fin à cette guerre ».
Et nos libéraux diraient : « Merci à toi, Lev Nikolaevich, tu es bien bon !» Mais il ajouterait : « Mais les ukrainiens aussi doivent arrêter la guerre. Replions les troupes et les ukrainiens n’ont qu’à décider où ils veulent vivre ». Tolstoï avait soif d’un monde idéal qui n’existe pas. Mais Goumiliëv, Pouchkine et Lermontov monteraient en selle et iraient vérifier ce quelque chose, que notre frère petit-russien n’a pas l’air de comprendre dans ce qui se passe. Et vous pouvez imaginer les réflexions de Konstantin Leontiev, Vassili Rozanov ou Ilin à ce sujet ?
Votre dernière question. Elle couvre sans doute les persécutions envers l’Eglise, les Russes et notre histoire. Vers quoi pensez-vous que nous nous dirigions ? Beaucoup disent que tout est en train de rouler au fond du gouffre…
La situation normale de l’homme russe et de l’histoire russe, c’est de rouler au fond du gouffre. Toujours, nous roulons droit vers le fond du gouffre. L’antique Rus’, le morcellement féodal, le Temps des Troubles, le dix-huitième siècle, le dix-neuvième siècle, la révolution, Brejnev, Khrouchtchev…
Nous roulons, roulons, roulons. Cette situation est idéale pour nous. Quand l’homme russe ne roulera plus vers le gouffre, alors, il touchera à sa fin. Quand il commencera à se prélasser en son existence, cela signifiera qu’il ne sera déjà plus un homme russe.
Mais tant qu’il roule, gloire à Toi, Seigneur, on est tous en train de dévaler dans notre guimbarde. Je ne voix aucun problème à cela. Je pense que les défis adressés à notre population sont chaque fois caractéristiques de ce qui garantit normalement notre existence.
http://russieconservatisme.org/toujours-nous-roulons-droit-vers-le-gouffre/
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